Bruxelles, le 16 juin 1897
Monsieur Cerckel,
Les agents de l’Etat Indépendant du Congo ont été durement éprouvés dans ces derniers temps. Leurs rangs se sont ouverts aux coups cruels et répétés du sort. M’associant aux témoignages d’unanimes regrets que provoquent des pertes si douloureuses, je tiens à rendre un hommage de reconnaissance à tous ceux qui ont vaillamment sacrifié leur vie en l’accomplissement de leur devoir. Comme toute grande cause, celle que nous servons au Congo a eu de nombreux martyrs.
Aux dépositaires de leurs viriles traditions, je veux adresser quelques paroles que me dicte mon cœur. La mission que les agents de l’Etat ont à accomplir au Congo est noble et élevée. Il leur incombe de continuer à développer l’œuvre de la civilisation au centre de l’Afrique équatoriale en s’inspirant directement des principes énoncés dans les actes de Berlin et de Bruxelles.
Placés en face de la sauvagerie primitive, aux prises avec des coutumes sanguinaires datant de milliers d’années, ils ont à les réduire graduellement. Il leur faut soumettre les populations à des lois nouvelles dont la plus impérieuse comme la plus salutaire est assurément celle du travail.
Dans les pays barbares s’impose, je le sais, une autorité forte pour amener les indigènes, qui n’y sont guère portés, aux pratiques de la civilisation; à cette fin, il convient à la fois d’être ferme et paternel. Et tout d’abord, dans une contrée comme le Congo, la population native est à la base de la richesse propre du pays. C’est à assurer son libre épanouissement que doivent concourir les premiers efforts. Nos sociétés policées attachent avec raison à la vie humaine un prix inconnu des communautés barbares.
Quand s’implante parmi ces dernières, notre volonté directrice, elle a pour fonction de triompher de tous les obstacles. Le résultat ne saurait être acquis par des seuls discours, quel que soit leur souffle philanthropique. Mais si en vue de la domination nécessaire de la civilisation, il est permis de compter, le cas échéant, sur les moyens d’action que leur confère la force, sanction suprême du droit, il n’en reste pas moins vrai que sa fin dernière est une œuvre de paix. Les guerres non indispensables ruinent les régions où elles sévissent, mes agents ne l’ignorent point. Aussi, dès le jour ou s’affirme leur supériorité effective, leur répugne-t-il profondément d’en abuser. Aux malheureux noirs qui se trouvent encore sous l’empire de leurs seules traditions, d’avoir cette horrible croyance que la victoire n’est définitive que lorsque l’ennemi tombé sous leurs coups est mutilé.
Les soldats de l’Etat se recrutent forcément parmi les natifs. Ils ne se dépouillent pas immédiatement des habitudes sanguinaires transmises de génération en génération.
L’exemple des officiers blancs, la discipline militaire leur inspireront l’horreur des trophées humains dont ils sont prêts à s’enorgueillir.
C’est dans leurs chefs qu’ils doivent voir la vivante démonstration de ce principe supérieur que l’exercice de l’autorité ne se confond nullement avec la cruauté: la seconde ruine la première.
Je me plais à penser que nos agents, presque tous volontaires sorties des rangs de l’armée belge, ont toujours présentes à l’esprit les règles de la carrière d’honneur où ils se sont engagés.
Animés d’un pur sentiment de patriotisme, peu ménagers de leur sang, ils le seront d’autant plus de celui des indigènes, qui verront en eux des protecteurs tout-puissants de leurs vies et de leurs biens, les tuteurs bienveillants dont ils ont un si grand besoin.
Notre programme à tous, je tiens à le redire ici avec vous, c’est le travail de régénération matérielle et morale qu’il s’agit d’opérer chez des populations dont on a peine à mesurer la déchéance ou la condition déshéritée. Des fléaux affreux dont elles semblaient au sein de notre humanité les victimes désignées, cèdent déjà peu à peu à notre intervention.
Chaque pas en avant fait par les nôtres doit marquer une amélioration dans la situation des indigènes. Dans ces territoires d’étendue infinie, la plupart vagues et en friche, où les natifs ne savaient que se procurer la maigre subsistance quotidienne, l’espérance, le savoir, l’esprit d’invention et d’entreprise de l’Européen font surgir des richesses jusque-là insoupçonnées. S’il crée les besoins, il les satisfait dans une bien plus large proportion encore. La pénétration en terre vierge s’opère, les communications s’établissent, les routes sont ouvertes, le sol livre ses produits en échange des articles si variés de nos manufactures. Le commerce légitime et l’industrie prennent leur essor. A mesure que se transforme l’état économique, les biens prennent une valeur intrinsèque, la propriété particulière et publique, base de tout développement social, est fondée et respectée au lieu d’être abandonnée à la loi du hasard, du plus fort.
A cette prospérité matérielle, où se solidarisent à toute évidence les intérêts des blancs et des noirs, va correspondre chez ces derniers le désir de s’élever.
Leurs natures primitives ne résisteront pas indéfiniment aux appels pressants de notre culture chrétienne.
Leur éducation, une fois commencée ne sera plus interrompue. C’est dans sa réussite que je vois le couronnement de la tâche entreprise par les nôtres et si admirablement secondée par nos prêtres et nos religieuses.
Etablir un contact direct, immédiat, avec les indigènes du bassin du Congo a été la partie de notre programme la plus urgente à réaliser. Ainsi fut fait dans l’espace de quinze ans, sans le concours d’aucun Etat si ce n’est celui que prête la Belgique. La création de tout un réseau serré de stations, substitue graduellement à la guerre sauvage incessante de tribu à tribu, de village à village, un régime de paix.
D’une entité géographique physiquement déterminée, l’Etat du Congo est devenu un pays à frontières précises, occupées et gardées sur tous les points, résultat à peu près sans exemple dans l’histoire de la colonisation, mais qui s’explique par la concentration de tous nos efforts sur un champ unique d’action.
Les difficultés que nous avons, quant à nous, rencontrées, seront réduites de beaucoup quand sera réalisé, à brève échéance, le chemin de fer du Bas-Congo au Stanley-pool.
Je fais ici un nouvel appel au dévouement dont nos agents ont déjà donné tant de preuves pour que la création de cette voie de communication porte aussitôt que possible tous ses fruits.
C’est elle qui reliera intimement le Congo à la mère-Patrie, qui permettra à l’Europe attentive dont les regards nous suivent, de prendre en connaissance de cause un bienveillant intérêt à nos travaux, c’est elle enfin qui imprimera à nos progrès une allure de plus en plus rapide et décisive et qui introduira bientôt dans les vastes régions du Congo tous les bienfaits de notre civilisation chrétienne.
Je remercie nos agents de leurs efforts et je leur réitère l’expression de ma royale affection.
signé: « Léopold. »
Com. van Eetvelde
P.S. Il me semble difficilement concevable que ce même Roi aurait pu ordonner à ses agents d’appliquer des sévices corporels graves.
Remi V.N.
Léopold II et la presse contemporaine
Suite aux articles diffamatoires publiés dans certains journaux et à la réaction des anciens d’Afrique, dans leurs bulletins respectifs, il m’a semblé utile et équitable de céder la parole à celui qui n’a plus le moyen de se défendre, le Roi Léopold II lui-même. S’il y avait dans les rangs des agents de l’Etat Indépendant l’un ou l’autre agent qui avait un penchant pour la conquête brutale il fut mis, par le gouvernement du Roi Léopold II, dans l'impossibilité de l'appliquer longtemps. Le Roi lui-même, par la lettre ci-dessous, traça à ses agents la manière dont ils devaient comprendre leur mission.
Je tiens à remercier Monsieur Wynants, historien du Musée Royal de l’Afrique Centrale et organisateur de l’exposition « Avec le tram au Congo » de 1997, de m’avoir donné la possibilité de reproduire cette lettre. Il l’avait choisie parce qu’elle a été écrite exactement cent ans avant la date de cette exposition. La photocopie du manuscrit garantit l’authenticité de ce document.